polygame solitaireJ'ai lu Le polygame solitaire de Brady Udall, traduit par Michel Lederer chez Albin Michel.

Première phrase: "Pour le dire le plus simplement possible, c'est l'histoire d'un polygame qui a une liaison."

De l'auteur j'avais lu Le destin miraculeux d'Edgar Mint (traduit par le même traducteur), et j'avais beaucoup aimé. Alors quand je suis tombée sur celui-ci à la bibli, et que le dos me parlait de "sérieux candidat au Grand Roman Américain", j'ai dit banco.

Golden Richards est un brave type, entrepreneur en travaux publics, qui traverse comme qui dirait la crise de la quarantaine. Les Anglo-saxons appellent ça "the mid-life crisis", ce qui me semble encore plus parlant quant aux causes psychologiques de la chose. Ce pauvre Golden n'est plus vraiment heureux en ménage, et il a l'impression d'étouffer au milieu de ses enfants, d'autant plus qu'il s'inquiète beaucoup de sa capacité à nourrir sa famille. Rien que du très classique.

Ce qui l'est moins, c'est que notre bon Golden est un mormon polygame, et que ses trois maisons n'abritent pas moins de 4 épouses ( = 4 fois plus de chance de se prendre la tête, et même encore plus si on fait des combinaisons entre épouses) et 28 enfants. Qui dit mieux dans l'assistance?

Raconté comme ça, ça fait franchement tiré par les cheveux (surtout vu d'un pays farouchement monogame), mais le roman parvient à dérouler l'histoire de cet homme de manière à ce que cela semble parfaitement naturel. Enfin pas tout à fait quand même, puisque les (nombreux) enfants de cette famille tentaculaire savent bien qu'ils ne doivent pas évoquer leur situation familiale en dehors du cercle très restreint de ceux qui partagent leur mode de vie.

Donc pour nourrir les 32 bouches (plus la sienne), Golden accepte un chantier qui le dérange dans sa foi et son mode de vie. Mais qui lui donne l'occasion de rencontrer... quoi, un nouvel amour? Really, Golden, four wives is not enough yet? Un nouvel amour, ou juste une pause pour réfléchir à sa vie, à ses envies, à ses chagrins, parmi lesquels la perte de sa fille Glory ...

"Grand roman américain", je n'irai pas jusque-là. Même si la lecture est très agréable, l'effet de surprise s'essoufle un peu vers la moitié du livre. Mais de nombreux rebondissements (tu m'étonnes, 28 gamins, ça en fait des possibilités de rebondissements) poussent quand même le lecteur à tourner les pages avec plaisir, et ce tout au long des 700 et quelques pages. En plus, Udall parvient à surprendre, on pense voir se dessiner des motifs mais le tableau final n'a pas du tout la tête que l'on imaginait. Il faut reconnaître aux écrivains américains le talent de pousser très loin des péripéties, sans que cela n'entrave le réalisme de l'histoire. Et effectivement, je vois dans ce mélange de comique de situation et d'introspection psychologique une certaine parenté avec John Irving (qui se pose là dès qu'il s'agit de Grand Roman Américain).

Une interrogation persiste après ma lecture: choisir une famille polygame, et donc se créer une galerie de personnages presque exponantielle, c'est génial ou un peu facile?

Ma note: **** (après quelques hésitations, c'est là qu'une demi-étoile aurait été la bienvenue)

Quelques éléments pour répondre à ma dernière question: Figurez-vous que l'auteur, Brady Udall, a grandi au sein d'une famille mormonne de 9 enfants, et qu'il est lui-même le descendant d'un mariage polygame (génération de son arrière-grand-père et arrière-grand-mère, qui était la seconde épouse du précédent).

Et voici ce que l'on peut lire dans cette interview, à propos des recherches qu'il a menées pour écrire ce roman:

"Une des familles que j'ai le plus fréquentées vivait en banlieue de Salt Lake, dans plusieurs grosses maisons bourgeoises. Ils conduisaient des minibus, portaient des jeans et autres tenues modernes. Le mari était un homme d'affaires, et parmi les quatre épouses, une était avocate, une autre avait un doctorat, la troisième possédait une épicerie bio et la dernière était mère au foyer. Vous ai-je précisé qu'ils avaient 30 enfants? Ce que j'ai découvert, c'est qu'il s'agissait de gens tout à fait normaux, vivant d'une manière tout à fait anormale, et je voulais plus que tout comprendre comment ils parvenaient à vivre de cette manière, quels étaient les sacrifices et les compromis qu'ils avaient tous du faire pour maintenir un style de vie aussi extrème."