un long silenceJ'ai lu Un long silence de Mikal Gilmore traduit par Fabrice Pointeau chez Sonatine.

Première phrase: "Je fais un rêve terrible."

Mikal Gilmore a deux raisons d'être célèbre, au moins aux Etats-Unis. Et d'une, il est journaliste au magazine Rolling Stone. Et de deux, il est l'un des frères de Gary Gilmore, qui fut exécuté en 1977 en Utah, suite à un double meurtre. Et bien que ce seul fait mérite d'être signalé, il faut aussi savoir que Gary Gilmore fut le premier à être exécuté aux Etats-Unis depuis 1966, date à laquelle un moratoire sur la peine de mort fut mis en place. Il exigea non seulement d'être exécuté, et non gracié, mais de l'être par un peloton d'exécution.

Etre le frère d'un condamné à mort, autant dire que ça marque un homme. Mais finalement pas tant que l'histoire familiale que raconte Mikal Gilmore dans ce long document.

Il fait débuter l'histoire familiale avec ses grands-parents maternels, âpres fermiers mormons. Cette généalogie est loin d'être anecdotique, car elle annonce d'une certaine manière la fin sanglante de Gary. Après l'enfance de Bessie, sa mère, Mikal nous narre sa rencontre avec Frank Gilmore, d'une vingtaine d'année son aîné. Franck Gilmore est un escroc, qui a déjà plusieurs femmes et enfants, tous abandonnés au quatre coins des Etats-Unis. Franck ne déroge pas à la règle avec Bessie et entraîne donc sa jeune épouse sur les routes, s'installant dans une ville puis la quittant précipitemment dès qu'une de ses combines est découverte. C'est dans ce contexte que naissent les trois premiers garçons du couple: Frank Jr (que son père abandonna une fois sur un banc, occupé qu'il était à essayer de se faire rembourser un chèque en bois), puis Gary, né sous le nom de Faye Robert Coffman (au hasard d'une autre combine parternelle), et enfin Gaylen. Ce sont là les trois garçons que l'on voit sur la couverture du livre, devant leurs parents. Le narrateur de la tragédie familiale, Mikal, ne naîtra que quelques années plus tard, une fois la famille sédentarisée à Portland, Oregon.

Mikal était le préféré de son père, déjà un homme vieillissant à sa naissance, et il n'a pas subi les violences paternelles autant que ses frères et sa mère. Bien que conscient de cette chance, cela le place également en dehors du reste de la fratrie. L'ainé, Frank Junior, est un jeune homme timide et assez effacé, qui essaie désespérément de rester hors de la route de ses bandits de frère et des torgnoles de son père. Son acte de rebélion sera de changer de religier et de devenir Témoin de Jéhovah, ce qui l'amènera à refuser de se battre pendant la guerre du Vietnam, et donc à goûter de la prison militaire.

Gary, le deuxième, est un bad boy, un vrai. Envoyé en maison de redressement à l'âge de 14 ans, il ne regagnera plus jamais le droit chemin. L'auteur nous le dépeint sans fard, avec certaines anecdotes pleines d'amour fraternel, et d'autres où il apparaît détestable, comme cette fois où son frère Frank sort de la prison militaire, et rentre chez lui pour s'apercevoir que son propre frère lui a fauché le peu d'économies qu'il avait réussi à faire avant son service. Paradoxalement, alors que son père semble le haïr, ce dernier essaie à chaque fois de lui éviter les ennuis judiciaires.

Gaylen, le troisième, est également un petit voyou, mais plus sensible, plus romantique. Lui aussi rentre et sort de prison, lui aussi peut être cruel envers ses deux frères "honnêtes", mais il n'a pas les épaules de Gary.

Toujours est-il que Bessie a bien des soucis, entre un mari violent et deux enfants terribles, et ce n'est pas surprenant qu'elle délaisse les deux autres, et finisse par perdre un peu la tête. L'auteur raconte qu'enfant, il avait très peur de sa mère, et ne supportait pas de rester seul avec elle (alors que ses frères fuyaient plutôt la compagnie du père).

En 1961 commence la série des morts violentes chez les Gilmore. D'abord le père, qui meurt d'un cancer, au rez-de-chaussée de la maison victorienne que sa mère avait tellement voulue. Enfin une vraie maison, pour abriter ce qu'elle voudrait être une vraie famille. Mais avec des fils toujours en prison ou en vadrouille, la grande maison est bien vide, et n'abrite que des esprits malfaisants. Puis Gaylen, le troisième fils, revient après une disparition de plusieurs années, gravement blessé sans doute suite à une rixe à Chicago. Alors qu'il semble enfin trouver la paix, notamment grâce à l'amour de sa compagne, il meurt de complications de ses blessures. Et enfin, en 1977, l'exécution de Gary...

Les années avant l'exécution sont des années d'éclatement: Mikal fait son petit bonhomme de chemin dans le milieu musical de la côte ouest, tandis que Frank s'occupe de Bessie dans un mobil-home miteux, après la perte de la grande maison. Les rescapés de la famille se trouvent désemparés par la condamnation de Gary, bien qu'ils n'en aient jamais remis en cause la légitimité (Gary a abattu de sang-froid deux hommes, un peu au hasard). Mikal, surtout, est très partagé entre le respect de la volonté de son frère, qui veut être exécuté, et son envie d'essayer d'arracher une grâce. Les derniers entretiens qu'il a avec son frère sont plutôt houleux, et reflètent finalement les rapports ambivalents qu'ils ont toujours entretenus.

Après l'exécution de Gary, Mikal finit de se détacher de cette famille tellement encombrante. Il revoit son frère Frank pour les obsèques de leur mère, puis Frank ayant quitté le mobil-home, il perd sa trace. Il le retrouve plusieurs années plus tard, et Frank sera une source précieuse d'anecdotes concernant les premières années de mariage des parents, et la petite enfance de l'auteur.


Je ne sais pas si faire ce long résumé rend bien justice à ce document. Toujours est-il que je l'ai adoré. Je l'ai trouvé d'une justesse et d'une dignité rares. Tout est dit, y compris les zones d'ombre. Mais il n'y a pas de pathos, pas de plainte d'être né dans une telle famille. On suit les pensées d'un homme devenu adulte, qui cherche à comprendre comment sa famille dysfonctionnelle a fini par produire un meurtrier, comment elle a tellement abîmé cet homme qu'il n'a même pas cherché à sauver sa peau. On y lit des interrogations, des doutes, des regrets. L'auteur ne s'y présente pas sous un jour parfait, par opposition à ses deux aînés voyous. Simplement il utilise sa position de "petit dernier" pour faire la chronique d'une famille maudite.

Bref, j'ai vraiment beaucoup aimé ce document, qui se lit très facilement malgré sa longueur.

Ma note: ****

 

Pour finir de vous convaincre, voici un extrait que je trouve très touchant, issu des dernières pages du livre. Frank junior, le grand frère, s'excuse auprès de l'auteur de ne pas l'avoir contacté pendant les années où ils se sont perdus de vue. Frank était alors un vagabond, et Mikal ne pouvait pas le trouver. Mais comme Mikal était célèbre, l'inverse aurait pu être possible.

"Je me disais que tu allais bien. Parfois, j'étais dehors, en train de faire un boulot de merde, ou de dormir sous un pont, et je me disais: "Quelque part, j'ai ce frère qui s'en sort bien. Il écrit, il parle à des gens célèbres et il est respecté, et il est marié et a probablement des enfants. Ouais, je suis probablement l'oncle d'un gamin." Et je me demandais si c'était un garçon ou une fille, s'il avait les mêmes cheveux blonds et les mêmes yeux bleus que toi bébé. Je pensais à tout ça, et parfois ça m'aidait. Comme j'ai dit, j'étais un homme perdu après la mort de maman. Mais je pensais à toi et j'étais fier. Et j'ai plus ou moins décidé de ne jamais t'importuner, de ne jamais essayer de te retrouver et de ne pas t'embarrasser en te forçant à m'accepter. Je ne voulais pas être un rappel du passé que je pensais que tu avais laissé derrière toi. Je me disais: "Il y en a un de nous - un seul - qui a bien tourné, qui a réussi. Je crois que je lui dois de lui foutre la paix et de le laisser être heureux. C'est une bonne chose de le laisser partir. Il n'a aucune raison de rester lié à cette famille."

Si ça ce n'est pas de l'amour fraternel...