de_sang_froidJ'ai terminé il y a deux jours De sang-froid de Truman Capote, traduit par Raymond Girard chez Folio.

J'adore les romans qui se passent dans l'Amérique rurale. Et celui-ci y est fiché en plein dedans! Une Amérique tellement conservatrice, tellement bigote, qu'on a du mal à la dater. On sait que ça se passe dans les années cinquante, mais ça pourrait aussi bien se passer au début du vingtième siècle. Si vous avez vu le film Pleasantville, l'ambiance qui règne au début du roman et la même que celle qui règne au début du film: bien proprette, bien religieuse...

Truman Capote raconte dans ce bouquin un fait divers: une famille de quatre personnes assassinées "de sang froid" par deux pauvres types, la quête des enquêteurs et le procès. Soyons clair: ce roman n'est pas un polar classique, dans la mesure où on sait dès le début qui sont les coupables, et on n'a pas de mal à imaginer l'issue. Mais si c'était ça, finalement, le talent de l'écrivain? Tenir en haleine sur cinq cent pages, alors qu'on sait déjà la fin? Bref je me suis régalée avec cette narration magistrale, et j'aimerais lire à l'avenir d'autres romans de Capote.

Par contre, on sent que la traduction a quarante ans! Des mots bien vieillots (mais à la rigueur, ça colle avec l'ambiance), des tournures de phrase tellement peu naturelles qu'il faut relire plusieurs fois avant de saisir le sens, et surtout des notes absolument inutiles pour un lecteur de 2007 (par exemple, une note explicative sur Halloween). Ça m'a surtout gênée au début, mais ensuite je me suis complètement laissée porter par la narration. Deux petits exemples quand même: p 479: "C'était une jeune fille de dix-huit ans seulement; elle était employée comme servante dans un motel de Californie (...)". Servante? Ça fait pas un peu Moyen-âge, ça? Moi j'aurais plutôt vu serveuse, ou femme de chambre, mais servante pour l'Amérique des années cinquante, c'est un peu limite, quand même... Et à la fin du roman, il est plusieurs fois question d' "Allée de la Mort", tandis qu'il me semble que l'appellation courante est plutôt "Couloir de la Mort". Sur ce deuxième point, je n'en veux pas spécialement au traducteur: en 1966, il n'y avait peut-être pas de consensus sur l'expression, mais j'en veux à Folio: une petite relecture pour rajeunir la traduction, ça ne ferait pas de mal, d'autant plus que j'ai aussi aperçu des coquilles, erreurs de grammaire et anglicismes! (Tiens, d'ailleurs je me propose gentiment, s'ils veulent me payer...).

Une phrase qui m'a bien plu, et c'est rare que je relève des citations, donc c'est dire si elle m'a marqué: p 136 " 'Ici, d'après le propriétaire d'une quincaillerie de Garden City, les serrures et les verrous sont les articles qui se vendent le mieux. Les gens se fichent pas mal de la marque; tout ce qu'ils veulent, c'est que ça tienne.' L'imagination, bien sûr, peut ouvrir n'importe quelle porte, tourner la clé et laisser entrer la terreur."
Et ça, tous les amateurs de thrillers le savent instinctivement. Mais que c'est bien formulé!

Enfin, je ne peux m'empêcher de remarquer que les blagues sur les blondes existent depuis au moins 1965: p 264 "Hum, hum! Vous êtes venu du fin fond du Kansas pour une affaire semblable. Eh bien, moi je suis qu'une blonde évaporée. J'vous crois. Mais allez pas raconter cette histoire-là à une brune."

Donc ma note est enthousiaste: 9/10

Pour finir de vous convaincre:
L'île déserte de Louis
Les lectures de Clarinette   
Le Grimoire